Marcher sur les pas des légionnaires : à la découverte des voies romaines entre Rhin et Sauer

10 janvier 2026

Des routes stratégiques, une histoire qui affleure

Qu’il s’agisse d’emprunter un sentier forestier rectiligne, de suivre une digue ou de longer un champ, peu de promeneurs imaginent marcher à l’exact emplacement où, il y a près de deux mille ans, foulaient des milliers de sandales ferrées. Dans l’Alsace du Nord, du Rhin à la Sauer, les traces des anciennes voies romaines sont plus proches et plus nombreuses qu’il n’y paraît, mais souvent mystérieusement discrètes.

La proximité avec le Limes, cette frontière fortifiée de l’Empire romain séparant le monde « civilisé » du Barbaricum, a fait de cette région un carrefour stratégique dès l’Antiquité. Les principales voies reliaient Strasbourg (Argentoratum) à Mayence (Mogontiacum) par Lauterbourg, tout en connectant aussi les quartiers militaires de Seltz (Saletio) et les ports fluviaux.

Qu’est-ce qu’une voie romaine ? Repères pour reconnaître ces chemins antiques

Avant de partir à la recherche des vestiges, un bref détour s’impose : que repère-t-on vraiment lorsqu’on parle de "voie romaine" ? Ces routes, construites avec une rigueur et une standardisation rarement égalées, étaient composées de plusieurs couches : un décapage du sol, une fondation en cailloux, puis des couches compactées de gravier et parfois, une chaussée empierrée couverte de dalles — du moins pour les axes majeurs. On reconnaît souvent leur :

  • Trait rectiligne sur de longues distances
  • Talus surélevé ou fossé latéral
  • Empierrement ou galets de rivière mélangés à la terre
  • Orientation suivant le réseau militaire ou les courbes naturelles du Rhin et de la Sauer

En Alsace du Nord, ces repères se devinent surtout sur carte IGN ou depuis les airs, mais certains tronçons sont encore palpables.

Sur les traces du grand axe : de Seltz à Lauterbourg

La voie romaine la plus emblématique longeait le Rhin, connectant Seltz, Lauterbourg et rejoignant la rive opposée par un service de bacs (qu’on pourrait presque voir comme l’ancêtre des actuels bacs de Drusenheim ou Seltz-Plittersdorf !). Ce trajet reliait non seulement les garnisons, mais aussi les postes douaniers et lieux de commerce.

Localité Vestige ou repère À voir aujourd’hui
Seltz Ancienne station « Saletio », restes de chaussée découverts lors de fouilles Sentier entre Seltz et le Rhin, panneaux explicatifs devant l’église
Lauterbourg Place stratégique à la frontière, vestiges exhumés lors de travaux urbains Itinéraire pédestre rue de la Vieille Église
Munchhausen Digue sur l’ancienne voie vers Mothern, galets visibles Bords de Sauer, cheminement sur la digue

À Seltz, lors de fouilles sous la rue des Romains, des couches compactées de galets se sont avérées être la véritable chaussée antique (cf. « Sites et monuments du Bas-Rhin », Conseil Départemental). Plus au nord, à Lauterbourg, les urbanistes modernes ont parfois redécouvert des alignements de pierres lors de travaux de voirie ou d’assainissement.

BALISAGE SUR LE TERRAIN : QUE PEUT-ON ENCORE OBSERVER À PIED ?

Partir sur les voies romaines, c’est une expérience sensorielle étonnante et parfois... frustrante ! Les meilleures périodes pour "lire" le paysage se situent à l’automne ou au début du printemps, quand la végétation ne masque pas encore les lignes et talus anciens.

  • Entre Beinheim et Mothern : Un chemin forestier rectiligne, connu localement sous le nom de « Hohlweg des Römerwegs », traverse la forêt alluviale. Ici, le sol s’affaisse sous vos pas, trahissant la couche ancienne de galets.
  • Au sud de Munchhausen : Un tronçon de digue reprend l’ancienne direction d’une voie de liaison secondaire — le passé se lit sur le relief plus que dans la pierre.
  • Bois de Lauterbourg : Par temps humide, attention aux ornières profondes : elles suivent souvent les ornières antiques, creusées par les chariots romains puis entretenues jusqu’au XIXe siècle. On y surprend parfois, selon la lumière, des alignements de cailloux ronds mêlés à la terre.

Grâce aux relevés LIDAR publiés par l’INRAP et le CNRS, on peut même aujourd’hui repérer sur photos aériennes des alignements parfaitement rectilignes au cœur des forêts.

Le Rhin, frontière mais aussi lien : anecdotes et récentes découvertes

Le Rhin a longtemps été vu comme une séparation, mais il fut aussi un axe d’échanges. Une découverte fascinante : à proximité de la Sauer, sur un site fouillé en 2012 à Mothern (source : Archéologie Alsace), des pieux de bois de plus de 1,50 m, fragment de pont ou d’estacade, ont été extraits du lit de la rivière, attestant la présence d’un passage aménagé pour rejoindre la rive allemande dès la fin du Ier siècle.

Autrefois, à l’emplacement du port gallo-romain de Lauterbourg, des amphores entières et des monnaies ont été mises au jour (Musée Archéologique de Strasbourg). Les chercheurs supposent qu’une navis lusoria (petite embarcation militaire fluviale) assurait la traversée régulière du Rhin — un ancêtre direct du bateau-passeur actuel.

L’abondance des tuiles marquées du signe de la Legio VIII Augusta à Seltz et Beinheim rappelle aussi la proximité d’un grand centre militaire, comme l’a confirmé l’archéologue Georges Daum (cf. Revue d’Alsace 1971): en bordure de la Sauer, les tessons, parfois visibles après un labour, témoignent d’un campement de passage qui surveillait la voie romaine.

Les lieux à ne pas manquer pour ressentir cet héritage

Voici une sélection de spots accessibles, pour qui veut explorer à pied ou à vélo :

  • Le Sentier « Sur les pas des Romains » : Balisé par des panneaux pédagogiques entre Seltz et Munchhausen, il suit partiellement l’axe antique, avec vues imprenables sur le vieux Rhin. (Office de Tourisme de Seltz-Lauterbourg)
  • Le Chemin de la Vieille Route à Mothern : Entre forêt et landes, on devine par endroits l’ancienne assiette sous la coulée verte, surtout après une pluie.
  • Autour de Beinheim : En scrutant le tracé le long de la D468, vous marcherez littéralement dans les pas des anciens voyageurs gallo-romains : certains arbres bordiers marquent encore l’alignement de la vieille chaussée.
  • Le portus romain présumé de Lauterbourg : Visite libre du cœur ancien de la ville, où des jalons patrimoniaux signalent la présence passée d’un quai romain.

Pourquoi les voies romaines disparaissent-elles ? Paroles d’un passionné local

Je laisse la parole à Patrick, passionné d’archéologie locale et promeneur invétéré de la forêt de Munchhausen :

« Beaucoup croient que tout a disparu sous la modernité. En réalité, les voies romaines vivent sous la surface, mais l’agriculture intensive, le reboisement et le creusement des routes modernes les effacent petit à petit. On retrouve encore des galets, des restes de pavage par endroits, mais il faut avoir l’œil ! Mes meilleurs souvenirs ? Après une averse, à la sortie de la forêt, dans la lumière du soir, on devine encore ce léger bombement, cette ligne quasi parfaite qui file entre les arbres… »

La mémoire du territoire ne tient parfois qu’à une anecdote transmise, un alignement de vieux chênes, ou à des tessons ramassés dans une ornière.

Plonger dans le passé, marcher sur du présent

Parcourir les sentiers du nord de l’Alsace, c’est plus que marcher dans la nature : c’est remonter le temps. Le promeneur attentif, demandant à un habitant la signification du « chemin blanc » ou du « Römerweg », s’ouvre une porte vers le passé, croise sur sa route l’empreinte évanescente mais persistante de Rome sur le territoire. Les voies antiques sont rarement spectaculaires ici, mais leur discrétion même rend l’expérience intime et sensorielle, comme si chaque galet sous la mousse racontait à voix basse une page de notre histoire commune.

Pour approfondir et préparer une balade, consulter :

  • Archeologie Alsace
  • SIG Alsace (Cartes anciennes & géoportail IGN)
  • Revue d’Alsace, numéros consacrés à l’archéologie du Bas-Rhin
  • Musée Archéologique de Strasbourg

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