Sur les traces des chemins oubliés : Marcher sur les voies historiques du nord de l’Alsace

10 juillet 2026

Écouter le Nord de l’Alsace à travers ses routes d’un autre temps

L’Alsace du Nord est traversée par des routes anciennes, sinueuses, qui révèlent aujourd’hui encore la mémoire de son territoire. Avant l’automobile et le chemin de fer, les hommes, le sel, le vin, les soldats et les secrets empruntaient des tracés aujourd’hui discrets, parfois cachés sous l’asphalte, le ballast ou le feuillage des sous-bois. Redécouvrir ces voies historiques, c’est offrir à sa promenade un supplément d’âme, partir à la rencontre des paysages et des villages en s’imprégnant des histoires dont ils sont le témoin silencieux.

La voie romaine : de Strasbourg à la Germanie, sur les traces de l’empire

Une veine millénaire traverse le nord de l’Alsace : l’ancienne voie romaine reliant Argentoratum (Strasbourg) à Mayence, poursuivant son chemin bien au-delà du Rhin. Dès le Ier siècle ap. J.-C., cette grande artère balisait la conquête et l’organisation du territoire par Rome. Aujourd’hui, la plupart de ses pierres ont disparu sous les routes départementales, mais son empreinte est partout sous nos pas.

Où la retrouver ?

  • Entre Seltz et Lauterbourg, la D468 épouse l’ancien tracé romain. Village après village, des indices subsistent : alignements linéaires des agglomérations, traces d’oppida et vestiges archéologiques, notamment près de Seltz (le vicus romain) et de Mothern, où a été retrouvé un milliaire antique, cylindre de pierre qui marquait les distances du cursus publicus.
  • Dans la Forêt de Haguenau, des portions de « Chemin de la Vieille Voie » reprennent celui de la voie impériale. Des panneaux informatifs (projet « Archéologie en chemin » de la Drac Grand Est) invitent à l’arrêt et à l’observation.

Anecdote locale : il n’est pas rare que des marcheurs trouvent, après la pluie, dans les labours, des tessons de céramique ou des fragments de tuiles romaines – témoins silencieux d’une vie grouillante il y a deux millénaires.

Les chemins du sel : entre commerce et contrebande

Après la romanisation, du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle, le nord de l’Alsace fut sillonné par les « routes du sel ». Ce bien précieux, extrait de Lorraine, transitait vers le Rhin puis l’Allemagne, à dos de mulet ou dans des tombereaux grinçants. Le commerce du sel structurait la vie économique locale et constituait un enjeu majeur pour le pouvoir seigneurial. Le sel n’était pas seulement denrée, il était contrôle et richesse.

Itinéraires et anecdotes

  • La Route du Sel historique empruntait largement l’actuelle D263, entre Wissembourg et Lauterbourg. Certains tronçons subsistent en pistes forestières, faciles à explorer à pied ou à vélo.
  • Entre Soultz-sous-Forêts et Seltz, le ban communal conserve encore des portions baptisées « chemin du sel ». Ici, en lisière de forêt, promenades et randonnées peuvent suivre l’ancienne voie, à l’ombre des hêtres et des pins sylvestres.
  • À Lauterbourg, au pied des remparts, le port fluvial (aujourd’hui disparu, mais étudié par l’INRAP) faisait office de plaque tournante : le sel était ensuite chargé sur des barques à fond plat pour traverser le Rhin.

Fait marquant : la contrebande de sel était monnaie courante. Les « gabelous » postés aux abords des villages contrôlaient farouchement les passages, donnant naissance à des cachettes secrètes dans les caves et granges locales, redécouvertes par hasard lors de restaurations.

Les routes médiévales : pèlerins, marchands et châteaux forts

Dès le Moyen Âge, le nord de l’Alsace se couvrit de chemins battus par les sabots et les sandales : chemins des pèlerins (notamment ceux reliant le Mont Sainte-Odile ou la cathédrale de Spire), routes commerciales, accès aux châteaux et abbayes.

Le Chemin des Dames – Kronenweg

Le « Chemin des Dames » (à ne pas confondre avec celui de l’Aisne), ou Kronenweg, était utilisé par les princesses et dames de la cour de Deux-Ponts pour se rendre du château de Cleebourg à la résidence royale de Karlsruhe. Une randonnée balisée dans la forêt de Bienwald reprend une partie de ce tracé à travers pins et chênes, avec points de vue sur le Rhin.

Chemin des Abbayes et des châteaux

  • Autour de Soultz-sous-Forêts, rares sont les sentiers qui n’étaient pas des chemins d’accès aux places-fortes du Moyen Âge : château de Froensbourg, ruines du château de Hohenbourg, abbayes de Wissembourg, Seltz et Murbach (plus au sud).
  • On retrouve nombre de croix, calvaires et bornes à fleur de sentiers rappelant les passages de processions et de convois commerçants (voir les bornes armoriées entre Climbach et Lembach).

Anecdote confiée par un passionné de Cleebourg : « Lorsque les vignerons locaux réhabilitent leurs parcelles, ils retrouvent parfois des fers à cheval et des clous antiques, vestiges des caravanes de muletiers qui faisaient résonner la vallée».

Voies fluviales et chemins de halage : le Rhin et ses affluents comme réseaux de passage

Impossible d’évoquer les routes historiques sans parler des voies d’eau, véritables « autoroutes » avant la lettre. Depuis l’Antiquité, le Rhin a façonné le paysage, transportant hommes, marchandises, nouvelles et parfois épidémies.

  • Le chemin de halage du Rhin, aujourd’hui accessible sur de nombreux tronçons (notamment entre Seltz et Lauterbourg, balisé Itinéraire cyclable européen EV15), reprend exactement l’ancien parcours des haleurs tirant les bateliers à la force du dos et des chevaux. Sur les berges, certains anneaux d’amarrage d’époque subsistent, et quelques bornes milliaires immergées à demi lors des crues.
  • Plusieurs bras « morts » du Rhin, tels que le vieux Rhin à Neuburg ou Munchhausen, recèlent encore les traces de gués historiques (pierriers, vestiges de bacs à traille) utilisés dès l’époque mérovingienne.

Rappel historique : le grand Rhin changea souvent de lit au cours des siècles — le voyageur traverse aujourd’hui, sans le percevoir, d’anciens méandres qui furent frontières naturelles, lieux de péage ou de batailles (notamment lors de la Guerre de Trente Ans, source : Archives départementales du Bas-Rhin).

Se repérer et randonner sur les anciennes voies : conseils pratiques

Suivre ces tracés demande un œil attentif et, parfois, un peu d’imagination. Mais de nombreux outils facilitent la quête du marcheur curieux.

Voie historique Outils et ressources Témoignages remarquables
Voie romaine Carte IGN série Bleue, panneaux « Archéologie en chemin » Milliaire de Mothern, vestiges à Seltz
Route du sel Guide « Les routes du sel en Alsace », itinéraires vélo (Alsace à Vélo) Bornes communales à Schleithal, souterrains à Lauterbourg
Chemins médiévaux Sentiers balisés Club Vosgien, randofiches « Châteaux et abbayes » Calvaires datés, croix de chemin, ruines de Froensbourg
Chemins de halage EV15 (EuroVelo), topo-guides Rhin Anneaux de halage, gués anciens à Neuburg/Munchhausen

À ne pas manquer

  • Journées du patrimoine : Visites guidées sur les anciennes routes à Seltz, Lauterbourg ou Wissembourg (programme sur Mercure Alsace).
  • Application mobile Patrimoine 67 : repérage des sites historiques et anecdotes géolocalisées.
  • Forums locaux et groupes Facebook : souvent, les meilleures anecdotes viennent des habitants eux-mêmes. Ne pas hésiter à interroger les anciens du village… ou le personnel des offices de tourisme, passionnés de micro-histoires.

Itinéraires conseillés et idées de balades pour demain

  • Entre Seltz et Mothern, sur la voie romaine : 8 km de marche par les villages, entre bornes historiques, croix de chemin et paysages champêtres. Parfait au lever du jour, quand la brume nappe les champs.
  • Chemin du sel de Soultz-sous-Forêts à Schleithal : 15 km sur anciennes pistes puis petites routes tranquilles, entre lisière de forêt et villages au riche patrimoine agricole.
  • Randonnée château de Froensbourg – ruines de Hohenbourg – Climbach : circuit en boucle de 12 km, sur les anciens sentiers défendus jadis par les chevaliers locaux.
  • Chemin de halage de Seltz à Munchhausen : à pied ou à vélo, 14 km en immersion totale dans la nature rhénane et les vestiges des anciens quais.

En chemin, l’Alsace du Nord comme vous ne l’avez jamais vue

Marcher sur ces voies historiques, c’est voyager dans le temps, se lier au souffle discret des générations passées, et découvrir une Alsace du Nord vivante, ancrée dans ses récits et ses paysages. Qu’on soit amateur d’histoire, passionné de randonnées, photographe curieux ou simple promeneur, ces chemins ravivent la mémoire des hommes et des lieux.

Et parce que chaque sentier recèle une nouvelle histoire à raconter, pourquoi ne pas pousser la porte d’une ferme, s’arrêter devant une croix de chemin, tendre l’oreille lors d’une balade guidée ? Parfois, la mémoire des anciennes routes n’est pas dans les livres, mais au détour d’un mot échangé ou d’un geste partagé.

Pour aller plus loin :

Bonnes balades, et que ces routes vous portent loin dans l’histoire du pays !

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