Archéologie vivante : explorer les racines anciennes du nord de l’Alsace

31 décembre 2025

Aux sources de l’Alsace : premiers peuples et premiers vestiges

Bien avant que la frontière n’existe, la plaine rhénane voit passer — et s’installer — des Celtes, des Germains, des Gallo-Romains. Les témoignages matériels de ces présences foisonnent, mais seule une poignée de sites permettent aujourd’hui de marcher, littéralement, sur les traces des hommes et femmes d’alors.

Site Période Particularités Visite possible
Sainte-Adélaïde (Seltz) Préhistoire, Antiquité romaine Habitat, nécropoles celtes et gallo-romaines Sites ouverts, médiation ponctuelle
Heidenstadt de Riedseltz Âge du fer Village fortifié celte Chemin d’interprétation
Victoire du Rhin de Seltz (Castellum) Époque romaine Fortin, vestiges de remparts Site libre d’accès
Richebourg à Lembach Âge du bronze, époque mérovingienne Tumulus, sépultures, objets précieux Site accessible, musée à Wissembourg
Villa gallo-romaine de Sufflenheim Romanité Vestiges de bâtiments agricoles Sur rendez-vous, visites guidées occasionnelles

Sainte-Adélaïde à Seltz : carrefour de peuples, carrefour d’époques

À la lisière de Seltz, sur une butte dominant le Rhin et la vallée de la Sauer, les prospections archéologiques successives ont révélé, depuis la première campagne du XIXe siècle, toute l'ampleur du site de Sainte-Adélaïde. Ce promontoire naturel a vu passer, de la fin du Néolithique à l’époque romaine, une mosaïque de cultures.

  • Des sépultures celtes (avec torques, bijoux de bronze, fibules atypiques) attestent une présence sédentaire de l’âge du fer ; plusieurs objets retrouvés ici sont aujourd’hui exposés au musée archéologique de Strasbourg.
  • A la période gallo-romaine, le site devient un poste avancé sur la route de Germania ; fouilles et relevés y ont mis au jour fondations de bâtiments, tessons de céramique sigillée, monnaies et fragments de mosaïque.
  • Anecdote : un denier frappé sous l’empereur Maximien Hercule (fin IIIe siècle), exceptionnellement bien conservé, fut retrouvé ici par un enfant dans les années 1950 (source : Bulletin de la Société des Amis du Vieux Seltz).

Ce site est également le point de départ d’un sentier pédagogique qui traverse les zones de fouilles et permet, par des lectures de paysage, de mieux imaginer la vie d’autrefois.

Les remparts méconnus du “Castellum” de Seltz

À deux pas du cœur du village de Seltz, le célèbre “Castellum” s’élève à peine au-dessus du niveau actuel du sol. Les vestiges de ce fortin romain sont discrets, parfois confondus avec de simples murets. Pourtant, ils témoignent du rôle stratégique du site entre le IIe et le IVe siècle après J.-C.

Le castellum, d’environ 100 mètres de côté à l’origine, protégeait un gué sur le Rhin. Au fil des fouilles (dernières campagnes dans les années 2000, selon DRAC Grand Est), on a mis au jour :

  • Un fragment de colonne portant une inscription à la gloire du dieu Mars, daté de 225
  • Des clous de sandales militaires (caligae), pièces de monnaie romaines et outils du quotidien
  • Des céramiques importées d’Italie du Nord, preuve d’un intense commerce rhénan

Le site est en accès libre, mais il prend une toute autre dimension lors des Journées Européennes de l’Archéologie, où des bénévoles racontent les récits de garnison, la “vie de frontière” au quotidien.

Heidenstadt de Riedseltz : la ville “invisible” des Celtes

Le nom prête à rêver : “Heidenstadt”, littéralement “la ville des païens”. Ce site forestier, longtemps ignoré, recèle les traces d’une “oppidum” celte du IIIe siècle avant notre ère, classé Monument Historique depuis 1972 (source : Ministère de la Culture).

Entre fougères et chênes centenaires, on devine les levées de terre, les fossés, l’organisation du village. Ce lieu mystérieux fascina déjà les érudits du XVIe siècle, qui parlaient d’une cité disparue dont “nul n’a su percer l’énigme”. On estime que le site pouvait regrouper près de 200 habitants, protégés de l’extérieur par leurs remparts en terre et bois.

  • Objets retrouvés : pointes de flèches, silex taillés, tessons de céramique rougeoyante
  • Fait marquant : des restes d’un atelier de tissage ont été découverts lors de fouilles en 1988
  • Un chemin balisé et des panneaux décrivent aujourd’hui le site, véritable havre pour une balade instructive et immersive

Richebourg à Lembach : entre tumulus et bijoux mérovingiens

Ce lieu-dit, adossé à la colline de Richebourg, a livré un ensemble rare de tumulus datant de l’âge du bronze, ainsi qu’une nécropole mérovingienne particulièrement riche. Les tumulus, ces tertres funéraires parfois de plusieurs mètres de haut, gardent leur mystère : on y a découvert, dans les années 1960, des urnes cinéraires et des armes en bronze (épées, pointes de lance).

La nécropole mérovingienne (VIe-VIIe siècle) a connu de vastes fouilles dans les années 1970 (source : M. Périn, revue Gallia), révélant :

  • Des sépultures ornées de plaques-boucles, fibules cloisonnées, anneaux en or et perles de verre
  • Plus de 80 tombes mises au jour, souvent accompagnées d’offrandes
  • Une présence rare de chevaux enterrés à côté des élites locales

Les objets trouvés, classés Trésor national, sont exposés au musée de Wissembourg. Une stèle commémorative signale aujourd’hui l’emplacement des tumulus, invitant à une halte contemplative.

Villa gallo-romaine de Sufflenheim : l’empreinte rurale de Rome

À la périphérie de Sufflenheim, entre forêts et champs d’argile, une villa gallo-romaine témoigne du visage rural et prospère de l’Alsace sous la domination romaine. Découverte lors de travaux agricoles, la villa (Ier au IIIe siècle), fut un vaste domaine agricole doté de thermes privés, de bassins et de dépendances.

Aujourd’hui, il ne subsiste que quelques murs dégagés, mais l'importance du site est attestée par les gravures et objets retrouvés :

  • Frises décoratives, statues de divinités domestiques
  • Fragments de mosaïques colorées, amphores importées d’Espagne
  • Anecdote : les descendants d’un potier local, passionnés d’archéologie, racontent encore la découverte fortuite d’un dolium (énorme jarre de stockage) au fond du jardin familial

Des visites sont possibles sur demande, ponctuées par des récits animés de passionnés locaux.

À écouter en chemin : la parole des passionnés

Le charme des sites archéologiques réside tout autant dans les pistes secrètes du passé que dans les voix contemporaines qui les animent. Bernard, guide bénévole et enfant du pays, aime rappeler :

  • “Ici, à l’ombre des tumulus de Richebourg, ma grand-mère me disait que les druides savaient parler aux arbres. La forêt n’a pas changé depuis leur temps !”
  • “À Seltz, la légende voulait qu’on n’aille pas seul sur la colline de Sainte-Adélaïde à la tombée du jour… on risquait d’y croiser les fantômes des légionnaires !”

Ces anecdotes, souvent transmises par les habitants, donnent à l’exploration archéologique une saveur inimitable : celle d’un territoire où les histoires persistent, au fil des générations.

Explorer autrement : conseils pratiques, astuces de balade et lecture

Pour profiter pleinement de ces sites, quelques conseils pratiques :

  • Privilégiez la visite entre avril et octobre : les sentiers balisés sont plus praticables, la végétation moins dense.
  • Emportez une brochure d’interprétation (disponible dans les offices de tourisme de Lauterbourg et Seltz).
  • Certains tumulus ne sont signalés que par une borne discrète : partez à la recherche de ces marqueurs, véritables chasses au trésor archéologiques.
  • Pour aller plus loin : l’ouvrage “Le Nord de l’Alsace, de la Préhistoire à nos jours” (Éd. La Nuée Bleue) propose une synthèse passionnante.

Enfin, rien de tel qu’une balade crépusculaire pour ressentir l’empreinte des siècles. Prêtez l’oreille : nul doute que les pierres ont encore bien des histoires à raconter.

Sur la route des patrimoines oubliés

Loin de se limiter à la visite d’édifices figés, la découverte des sites archéologiques du nord de l’Alsace, c’est une invitation à parcourir, à écouter et à ressentir : chaque motte de terre, chaque fragment de céramique mis au jour vient rappeler l’épaisseur du temps, et l’incroyable diversité des civilisations passées. Entre tumulus cachés, villages celtes enfouis et vestiges gallo-romains au détour d’un champ, la région se dévoile comme un livre ouvert, encore largement à écrire. N’hésitez pas à pousser la porte d’un musée local, d’un village ou d’un sentier en sous-bois : les histoires anciennes attendent d’être débusquées… et partagées.

En savoir plus à ce sujet :