Sur les traces du passé : l’histoire profonde et invisible du Pays de Seltz-Lauterbourg

1 juillet 2026

Entrer dans le paysage : quand l’Histoire se lit entre les arbres et les pierres

D’apparence paisible, le Pays de Seltz-Lauterbourg cache, sous ses forêts rousses et ses villages discrets, l’une des concentrations les plus riches en témoignages anciens d’Alsace du Nord. Ici, chaque sentier semble épouser la courbe d’un relief sculpté il y a des millénaires, chaque pierre raconte une histoire qui dépasse largement les romans des guerres et des frontières. Découvrir l’histoire profonde de cette région, c’est accepter de ralentir, d’ouvrir l’œil et de tendre l’oreille aux indices semés dans le paysage.

Des premiers chasseurs-cueilleurs à la sédentarisation : archéologie des origines

Le territoire de Seltz-Lauterbourg n’a pas attendu l’arrivée des Romains pour entrer dans l’Histoire. Les forêts et les roselières, espaces aujourd’hui traversés par les promeneurs, étaient dès le Paléolithique supérieur le théâtre de la vie de groupes humains. Les traces matérielles retrouvées témoignent d'une occupation quasi continue.

  • Le site de Germersheim (rive allemande voisine) : des pointes de silex, des grattoirs et des pierres taillées ont été retrouvés juste au bord du Rhin, révélant l'activité de chasseurs-cueilleurs il y a environ 13 000 ans (source : Archéologie Alsace).
  • L’âge du Bronze sur le Giesenberg : Autour de Mothern et de Seltz, des tumulus funéraires ont été détectés dès le 19e siècle. Sur certaines parcelles forestières, on devine encore la forme douce de ces tertres, entourés parfois de galets ramenés du Rhin.
  • Anecdote de terrain : André Zimmer, passionné local, raconte comment, enfant dans les années 1960, il ramassait “des cailloux noirs et brillants” sur la berge de la Sauer, souvenirs fossilisés d’activités beaucoup plus anciennes que le moulin à huile de son grand-père.

Tableau : Les grandes périodes préhistoriques du Pays de Seltz-Lauterbourg

Période Traces Locales Datation Emplacement
Paléolithique supérieur Outils en silex -13 000 à -10 000 Bords du Rhin, environs de Seltz
Néolithique Fragments de poterie, silex remaniés -6 000 à -2 200 Mothener Wald, Lauterbourg
Âge du Bronze Tumulus funéraires, haches en bronze -2 200 à -800 Forêt de Seltz, Giesenberg

Sur la frontière des mondes : les Celtes, le Rhin et la protohistoire

Bien avant que la frontière moderne ne coupe la carte en deux, le Pays de Seltz-Lauterbourg était une zone d’échanges et d’affrontements entre peuples celtiques, germaniques et latins. Les fouilles menées dans la région, surtout depuis la fin du 20e siècle, éclairent peu à peu ce que fut la vie au bord du Rhin il y a 2 500 ans.

  • Le tumulus de la Forêt de Lauterbourg : Dégagé à la fin des années 1970, il a révélé la sépulture d’un chef celte du Hallstatt (vers -600), entouré d’objets de prestige, dont un torque et une épée courte. Ces objets sont exposés au Musée Archéologique de Strasbourg.
  • Les oppida oubliés : Des élévations boisées autour de Niederlauterbach sont maintenant interprétées comme les vestiges d’anciennes fortifications celtiques, à la frontière du pays médiomatrique.
  • Nom du territoire : Place forte sur le passage rhénan, l’actuel “Pays de Seltz-Lauterbourg” s’appelait autrefois “Decempagi”, en référence aux “dix villages” qui marquaient la frontière Nord-Est du territoire celte (source : Bulletin de la Société philomatique d’Alsace-Lorraine, 1887).

La romanisation : Seltz, Lauterbourg et la Route du Sel

À partir du Ier siècle avant notre ère, le territoire passe dans l’orbite de Rome, et l’on entre dans une période faste : celle des “villes nouvelles”, des villas agricoles, des sanctuaires et des routes.

  • Saletio (Seltz) : Devenue chef-lieu de district romain, Seltz se dote d’un forum et de thermes, dont les vestiges restent enfouis sous la ville actuelle. La commune conserve d’ailleurs des fragments de bornes milliaires et de sarcophages funéraires dans son petit musée archéologique.
  • La Route du Sel : Seltz doit son nom à cette précieuse marchandise acheminée du Jura jusqu’au Rhin, puis redistribuée vers l’Europe du Nord (étymologie : “Saletio”, du latin “sal”, sel). Les chariots, lourds et bruyants, empruntaient le tracé qui suit en partie l’actuelle D3.
  • Vestiges visibles : Entre Munchhausen et Lauterbourg, le tracé de la Via Agrippa (la grande voie romaine Lyon - Mayence) est encore discernable dans les lignes droites qui coupent les champs de maïs. Encore aujourd’hui, certains alignements de haies rappellent mystérieusement cet axe antique.
  • Objets du quotidien : En 2008, des fouilles à Lauterbourg ont mis au jour des amphores à huile et à vin, des fibules en bronze et une précieuse monnaie d’argent frappée à l’effigie de l’empereur Antonin le Pieux (138-161 ap. J.-C.).

Anecdote racontée par Jean-Claude S., passionné d’archéologie amateur :

“Vers 12 ans, en aidant mon oncle à creuser dans le jardin familial à Seltz, j’ai senti le choc d’une pelle sur quelque chose de dur. C’était un tesson de poterie, orangé et décoré d’ondes rouges : notre trésor gallo-romain ! La pièce a été montrée à l’école, puis transmise au musée avec d’autres fragments retrouvés depuis. Ce jour-là, j’ai commencé à regarder la terre autrement.”

Des églises carolingiennes aux linéaments médiévaux : émergence des villages actuels

Le Moyen Âge a fixé dans la pierre – ou dans le bois – le visage actuel du Pays de Seltz-Lauterbourg. Pourtant, nombre d’églises et de hameaux reposent sur des origines bien plus anciennes, souvent méconnues.

  • L’église Saint-Étienne de Seltz : Fondée vers 700 sur les ruines d’un édifice gallo-romain, elle fut reconstruite à l’époque carolingienne puis agrandie sous Barberousse. Lors de travaux en 2005, des fragments de piédestaux antiques ont été retrouvés sous le chœur, confirmant la continuité entre les cultes païens et chrétiens.
  • La motte castrale de Mothern : À l’écart du village, une butte couverte de broussailles attire parfois le promeneur curieux. C’est la trace d’un château de terre et de bois, typique du Moyen Âge “premier”. Des tessons de céramique y sont fréquemment trouvés après les labours.
  • L’étrange Pierre aux Trois Sceaux : À Munchhausen, une grosse dalle plate réemployée dans un mur de grange porte encore les traces d’un ancien sceau gravé, probablement médiéval, dont la signification reste débattue par les chercheurs locaux (Source : Association du patrimoine du Pays de Seltz-Lauterbourg).

Tableau : Quelques vestiges médiévaux ou réemplois antiques dans le Pays de Seltz-Lauterbourg

Édifice / Site Origine Particularité Visite possible
Saint-Étienne de Seltz VIIIe siècle Vestiges gallo-romains sous le chœur Oui, sur demande
Pierre aux Trois Sceaux (Munchhausen) XIIe-XIIIe siècles Banc pierre avec gravures énigmatiques Dehors, accessible librement
Ancienne motte castrale (Mothern) X-XIe siècles Relief énigmatique dans un champ Chemin de randonnée

Secrets souterrains et paysages muets : lire ce qui ne se voit plus

De nombreux vestiges ont été effacés par le temps, le Rhin ayant souvent remodelé la vallée lors de ses crues. Mais la mémoire collective conserve la trace de certains lieux. Qu’on se promène en lisière de la forêt ou sur les chemins sablonneux des Lauter, il n’est pas rare d’entendre parler de “l’ancien cimetière sous la digue” ou des “pierres d’autel coulées dans les fondations de telle maison”.

  • Le “Schlossbuckel” entre Seltz et Beinheim : De simples ondulations dans les prés indiquent peut-être le site d’une villa romaine. Les habitants racontent y avoir trouvé, dans les années 1960, “d’énormes clous rouillés” lors du creusement de la nouvelle route.
  • Les anciennes voies disparues : Des bandes sombres dans les champs, visibles uniquement en été vu du ciel, révèlent d’anciennes routes charretières dont le tracé remonte parfois à la protohistoire – phénomène étudié par la Mission Archéologique d’Alsace du Nord.
  • Le mythe du “puits sans fond” : À Lauterbourg, une tradition orale évoque un mystérieux puits de pierre creusé “avant le temps des Romains”, qui n’aurait jamais été rebouché, même par les inondations du XIXe siècle. Les archéologues pensent à la trace d’un ancien silo à grains, bien antérieur aux remparts médiévaux.

Quand l’histoire s’écoute et se partage : paroles de passionnés

Ce qui frappe dans le Pays de Seltz-Lauterbourg, c’est la manière dont l’Histoire continue de vivre dans la bouche des habitants, dans les traditions transmises, dans les petits gestes du quotidien.

  • Les veillées de Mothern : Chaque hiver, l’association “Histoires et Racines” organise une soirée où anciens et jeunes échangent souvenirs et objets découverts dans les greniers. “Chez nous, l’Histoire commence sous la terre mais finit toujours par remonter autour du poêle à bois”, confie Madeleine, 86 ans.
  • Photographier l’invisible : Des collectifs locaux parcourent régulièrement la région avec détecteurs de métaux – toujours avec autorisation – pour documenter les objets trouvés. Certains, comme Marc L., cartographient sur Instagram les restes de bornes romaines ou de pierres curieuses, pour donner à voir ce qui sinon se perdrait.
  • Anecdote partagée lors d’une balade : “Si vous voyez un enfant l’été arracher des touffes d’herbe dans la plaine, demandez-lui ce qu’il espère trouver : probablement, comme le faisait son arrière-grand-père, il cherche la ‘muraille des Romains’ ou un ‘bout de vase celte’. Les rêves d’archéologie naissent ainsi, à la faveur d’une lumière rousse sur la prairie !”

L’invitation de la terre : explorer pour ressentir, relire le paysage autrement

Le Pays de Seltz-Lauterbourg est moins un musée à ciel ouvert qu’une mosaïque discrète d’histoires et de traces, où chaque lieu invite à l’écoute et à la curiosité. À la source d’une rivière, sous l’ombre d’un vieux saule ou dans la poussière d’un sentier, chacun peut croiser un vestige ou, parfois, une mémoire partagée – les vraies pierres angulaires d’un territoire vivant.

Relier ces traces n’est pas simplement un exercice d’érudition : c’est, pour les flâneurs, les rêveurs ou les passionnés, une manière de réinventer leur rapport au paysage. En prêtant attention à une bosse de terre, à une pierre gravée ou à une simple histoire transmise, on pénètre ainsi plus profondément le passé millénaire du Pays de Seltz-Lauterbourg, émerveillé de constater que l’Histoire n’y a jamais vraiment disparu : elle s’y chuchote encore, fidèle au paysage.

Sources utilisées : Archéologie Alsace, Musée Archéologique de Strasbourg, Bulletin de la Société philomatique d’Alsace-Lorraine, Mission Archéologique d’Alsace du Nord, Association du patrimoine du Pays de Seltz-Lauterbourg, témoignages de passionnés locaux recueillis lors des balades et rencontres sur le territoire.

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