Sur les traces des ports oubliés et ouvrages du Rhin : une histoire vivante des villages riverains

26 mars 2026

Le Rhin, délimitant l’Alsace du Nord : plus qu’un fleuve, une artère de vies et de métiers

Fuyant les images d’Épinal et les discours convenus, le Rhin en Alsace du Nord se dévoile surtout au détour d’un chemin ou d’un vieux ponton qui grince. Ce fleuve long de 1 233 km, dont une bonne trentaine parcourt le nord de notre région, a toujours rythmé la vie, la survie parfois, et l’échange entre les villages installés sur sa rive française : Seltz, Lauterbourg, Mothern, Beinheim, Kesseldorf, entre autres.

Évoquer les ports fluviaux et ouvrages du Rhin, c’est ouvrir un livre d’histoires souvent effacé sous les frondaisons ou à la lisière d’un étang devenu paisible réserve naturelle. Pourtant, nombre d’anciens ports ou d’infrastructures techniques subsistent, véritables témoins des heures où la batellerie et la flotte industrielle faisaient battre le cœur du territoire.

Des ports fluviaux, carrefours d’activités disparus ou reconvertis

Seltz, port de commerce médiéval et trait d’union

La ville de Seltz, connue aujourd’hui des pêcheurs et des promeneurs du Pas-de-l’Âne, doit son essor médiéval à sa situation fluviale. Depuis le Moyen Âge, son port de Seltz servait de point de transbordement entre les échanges rhénans, les foires régionales et les routes vers Wissembourg et Haguenau. Selon l’historien local René Gutting (« Histoire de Seltz »), jusqu’au XIXe siècle, on embarquait à Seltz céréales et vins locaux vers Strasbourg ou Mayence.

  • Au XVIIIe siècle, le port employait une vingtaine de personnes régulières, sans compter les saisonniers.
  • En 1829, la crue historique du Rhin (source : Archives départementales du Bas-Rhin) submerge une grande partie des installations, entraînant un lent déclin.
  • Aujourd’hui, il n’en subsiste que des vestiges, visibles au niveau du « quai du Rhin », appréciés des initiés lors des balades guidées thématiques.

Lauterbourg : dernier port d’Alsace… d’avant l’Allemagne

Coincée à l’extrémité orientale du Bas-Rhin, Lauterbourg fut pendant des siècles un point stratégique. Son port fluvial, actif depuis l’époque moderne, servait tout autant au transport de marchandises (bois, pierres, fruits, vin) qu’à la migration — et parfois à la fuite — d’hommes, en période de troubles.

  • Dès 1730, on y recense trois auberges de bateliers (source : « Lauterbourg et son patrimoine », Livret de la Ville).
  • Au XIXe siècle, les trafics de charbon et de sel se multiplient. Les registres municipaux signalent jusqu’à 400 000 tonnes transitant par le port annuel vers 1885.
  • Un appontement reconstruit à partir de 1920 assure la renaissance du fret jusque dans les années 1960.
  • Le vieux quai, partiellement restauré, attire aujourd’hui de rares mariniers, des kayakistes et les férus d’histoire locale.

Les petits ports oubliés de Beinheim, Mothern et Kesseldorf

Les villages de Beinheim, Mothern et Kesseldorf disposaient, à une époque où le fleuve était bien moins domestiqué, de simples débarcadères, souvent liés au commerce du bois, et à la pratique — risquée — de la pêche à l’esturgeon.

  • Beinheim, jusqu’au début du XXe siècle, disposait d'une cale aménagée pour transborder du matériel agricole.
  • Mothern, célèbre pour ses vastes prairies humides, a vu ses "ports" disparaître avec la canalisation du Rhin dans les années 1930 (site de la commune).
  • Kesseldorf reste lié à sa "rampe" de halage, utilisée pour tirer les barques à contre-courant.

Ouvrages disparus ou métamorphosés : témoins de la bataille contre ou avec le fleuve

Les passages d’eau et bacs : traverser au fil du temps

Avant la canalisation, traverser le Rhin relevait parfois de l’aventure. Les bacs et passages d’eau — dont celui de Seltz-Plittersdorf, toujours en service — étaient de véritables institutions. Leur histoire, jalonnée d’accidents mais aussi d’entraide, offre un regard concret sur la vie d’antan.

  • Dès le XVe siècle, les bacs reliaient Seltz à la rive badoise. La traversée pouvait durer plus d’une heure, selon le niveau du fleuve.
  • À Mothern, le bac saisonnier ne fonctionnait qu’aux beaux jours ; un passeur local, « l’Ottlé », était l’un des plus connus des riverains du XXe (témoignages archivés, Bulletin de la Société d’Histoire d’Oberlauterbach).
  • Depuis les travaux de canalisation, seuls deux bacs subsistent entre Strasbourg et Lauterbourg.

Ecluses, canaux et issus : la métamorphose du Rhin et de son paysage

La rectification (1817-1876) puis la canalisation du Rhin (1928-1977) ont transformé le fleuve, contraignant son énergie et sécurisant les villages… au prix de la disparition de bras morts, d’îlots boisés, de gués et de petits « ports naturels » qu’affectionnaient les anciens.

  • L’écluse de Gambsheim : située plus en aval, mais influant sur tout le Nord, elle a permis de réguler la navigation commerciale et le niveau des eaux. Aujourd’hui, elle accueille près de 12 000 bateaux de fret par an (chiffre Voies Navigables de France, 2022).
  • Les canaux d’Alsace du Nord : Le canal du Rhône au Rhin, bien que déclassé ici, aura laissé traces d’aménagements hydrauliques, parfois visibles lors des crues exceptionnelles comme celle de 1947.

Les anciennes issues, petits chenaux naturels, sont devenues aujourd’hui paradis pour oiseaux migrateurs mais aussi douloureux souvenirs pour ceux qui pratiquaient encore la pêche ou le passage clandestin en famille jusqu’au milieu du XXe siècle.

Les ponts : passages, symboles et faiblesses

  • Pont de Beinheim : inauguré en 1968, il marque la renaissance des échanges avec l’Allemagne, après la destruction du pont historique en 1945 (source : Archives municipales de Beinheim). Un épisode mémorable reste la liaison en barques de fortune organisée par les bénévoles jusqu’à la réouverture.
  • Ponts de fortune : Pendant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs villages ont utilisé des ponts flottants construits à la hâte, souvent détruits par la débâcle ou les crues.

Le Rhin, aujourd’hui : mémoire vivante et lieux à explorer

On pense souvent le Rhin « mis à distance » par la modernité et la canalisation, mais il reste, côté alsacien, un traîneur de mémoire et un terrain de jeu pour celles et ceux qui se laissent tenter par les chemins de halage et les ports secrets.

  • À Mothern, après une crue, on peut parfois retrouver les traces des anciens ports près du « Bachgraben », dans une zone aujourd’hui protégée pour la nidification.
  • À Seltz, le Festival du Rhin, depuis 1994, remet en scène le baptême du fleuve et des expositions sur les techniques de la batellerie (Source : Programme du Festival, Mairie de Seltz).
  • À Lauterbourg, un habitant passionné, Christian Seil, partage chaque premier samedi du mois des anecdotes sur la vie du port devant l’Église Saints-Pierre-et-Paul, pour les curieux et amateurs d’histoires vraies (infos Office de Tourisme).
  • Le centre « Rhinature » de Munchhausen, au cœur de la réserve naturelle, propose des sorties thématiques sur la mémoire des ouvrages anciens et la faune nouvelle du fleuve retissé.

Anecdotes et témoignages des habitants

  • Certains pêcheurs de Beinheim évoquent encore le « cri du passeur », signal convenu pour la traversée nocturne lorsque la frontière était une ligne de fuite pendant la dernière guerre.
  • Il subsiste à Mothern, sur une vieille pierre moussue, la trace gravée « 1886 », marquant l’emplacement du dernier port utilisé avant le grand aménagement du fleuve.
  • À Kesseldorf, une famille raconte avoir hérité d’un « petit canon à pétard », acheté pour faire fuir les loups… mais aussi, dit-on, pour signaler l’arrivée d’un convoi de barques, anecdote extraite de la collecte orale menée par l’association locale « Mémoire du Rhin ».

Quelques idées pour explorer sur le terrain

  • Balade à Seltz :
    • Départ : Quai du Rhin. Parcours jusqu’aux vestiges du port (sentier balisé) et possibilité de traverser à vélo avec le bac vers la rive badoise.
  • Circuit Lauterbourg :
    • Parcours « Louis le batelier » proposé par les Greeters locales avec arrêts sur les anciens quais et anecdotes à chaque station. Itinéraire disponible à l’Office de Tourisme.
  • Exploration en famille près de Mothern :
    • Boucle découverte à travers la réserve, avec panneaux expliquant l’histoire des bacs, ports révolus et ponts flottants.
  • Détour patrimonial à Beinheim :
    • Rendez-vous devant la mairie, panneau retraçant la destruction du pont en 1945 et petit parcours jusqu’à la rampe de halage, souvent oubliée des promeneurs.

Pour aller plus loin : ressources et contacts passionnés

  • Livres de référence :
    • Jean-Michel Boehler, Le Rhin, une histoire européenne, Éditions La Nuée bleue, 2006.
    • René Gutting, Histoire de Seltz, 1997.
  • Associations locales :
    • « Mémoire du Rhin », pour la collecte d’archives orales et objets liés à la batellerie (contact via la mairie de Mothern).
    • Club des Anciens Bateliers de Lauterbourg (contact : Office de Tourisme Seltz-Lauterbourg).
  • En ligne :

Le Rhin, avec ses ports fluviaux survivants, ses quais oubliés, ses passages secrets et ses ouvrages monumentaux ou modestes, demeure un fil vivant, tissé d’histoires, de souvenirs et de réinventions. Chaque village riverain, en fouillant les strates de son fleuve, invite à une balade unique, attentive et sensible, où passé industriel, nature recomposée et récits locaux se mêlent à chaque détour d’un sentier ou sur une vieille carte jamais oubliée.

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