Au fil du Rhin : Plongée dans l’histoire secrète des anciens ouvrages fluviaux du Nord Alsace

22 avril 2026

Le Rhin : force indomptable, territoire sans cesse modelé

Impossible d’aborder l’histoire du Pays de Seltz-Lauterbourg sans évoquer le Rhin. Fleuve frontière, longtemps source de peurs et de légendes, il fut aussi un axe vital pour les villages et cités qui le bordent. Pourtant, derrière ses paisibles berges, ce colosse d’eau a longtemps été un monstre indocile, multipliant crues destructrices et changements de cours. Pour l'apprivoiser, la main humaine a laissé, au fil des siècles, des traces spectaculaires, parfois oubliées. Mais que sait-on vraiment de ces ouvrages anciennement fluviaux – digues, ports, écluses et digues – qui racontent la face cachée de l’Alsace du Nord ?

Ouvrages défensifs et ingénierie d’avant-garde : de la crainte des crues à la maîtrise du fleuve

Au XVIIIe et XIXe siècles, le Rhin faisait encore des siennes. On estime que, rien qu’entre 1750 et 1850, plus de 30 grandes inondations majeures ont touché le secteur de la Basse-Alsace (source : Gallica/BnF). La construction d’ouvrages massifs s’est donc imposée, avec trois objectifs : contenir la violence du fleuve, développer la navigation et protéger les terres agricoles.

  • La digue de Lauterbourg: construite dès 1829 sur les plans de l’ingénieur Tulla, elle s’étend sur plus de 12 km et marque une nouvelle frontière fixe entre la France et l’Allemagne. Cette digue fut l’un des premiers grands aménagements pensés pour canaliser l’énergie du Rhin, transformant alors la vie des populations locales.
  • Les épis et seuils de Seltz à Mothern : ces petits ouvrages de pierre, qui hérissent encore les berges à marée basse, datent du milieu du XIXe siècle. Ils avaient un rôle crucial, ralentissant le courant et fixant le lit du fleuve. Certains de ces “épis” sont encore visibles près du pont de Seltz – véritable musée à ciel ouvert de l’ingénierie fluviale du XIXe siècle.
  • Le bras mort du vieux Rhin à Munchhausen: ce coude oublié du fleuve est l’un des plus beaux témoins du Rhin sauvage. Le bras mort, qui servit d’abri naturel pour les habitants en cas de crues, est aujourd’hui une réserve naturelle, mais il a connu une activité intense durant les tentatives de canalisation du fleuve.

Un témoignage d’un passionné : “Mon arrière-grand-père parlait encore de la ‘frayeur de la grande crue de 1882’”, raconte Émile, habitant de Lauterbourg. “Les digues ont changé nos vies. Avant, à chaque printemps, on dormait la veille de la montée des eaux le cœur battant, craignant que la berge ne cède.”

Les ports oubliés : carrefours d’échanges et de contrebande

Alors que l’on associe souvent l’économie rhénane à Strasbourg ou Bâle, le nord du Bas-Rhin possédait, lui aussi, ses ports et ses quais. Balader sur ces anciennes rives, c’est marcher sur les traces d’une Alsace cosmopolite, animée par le ballet des gabares et des “barques à sel”.

  • Le port de Seltz : au XIXe siècle, il abritait l’un des marchés aux grains les plus animés du Haut-Rhin, récoltant le fruit des plaines alluviales. Des documents d’archives témoignent qu’en 1893, près de 20 000 tonnes de marchandises transitaient annuellement par ce petit port (Archives de Strasbourg).
  • Le port de Lauterbourg : bien que plus discret, il fut un haut-lieu pour la contrebande durant le Reichsland (1871-1918). Durant la Première Guerre mondiale, le fleuve servit aussi de ligne de vie pour les familles séparées, qui utilisaient des barques discrètes pour franchir la frontière.

Aujourd’hui, ces ports sont masqués, effacés par la végétation ou totalement engloutis. Mais en observant bien les berges, on devine encore les pieux plantés pour amarrer les bateaux et d’anciennes rampes en pierre.

Les écluses et les moulins, le “petit génie” du Rhin rural

Là où le Rhin dessinait bras et méandres, il accueillait aussi de petits ouvrages moins imposants, mais tout aussi essentiels à la vie quotidienne.

  • L’écluse de Beinheim : vestige singulier d’une époque où les petits canaux artificiels (appelés “rôhrig”) irriguaient champs et prés. Cette écluse était manœuvrée à la main, pour permettre le passage des barques qui reliaient les villages entre Seltz et la Wantzenau.
  • Les moulins hydrauliques de Mothern et de Munchhausen : on recensait encore, en 1910, cinq moulins sur les bras anciens du Rhin dans ce seul secteur (source : Inventaire du Patrimoine, Strasbourg.eu). Certains en ruine, d’autres totalement disparus ; ils transformaient le grain, mais aussi la vie économique locale, abritant parfois des contrebandiers en quête de cachettes efficaces.

Petit clin d’œil : lors des périodes de basses-eaux, on raconte que des enfants risquaient parfois une baignade interdite jusqu’aux ruines d’un ancien moulin, disparu sous les eaux du Rhin vers 1934… D’anciennes photos familiales circulent encore !

La grande aventure de la régulation du Rhin et les “fantômes” du fleuve

Entre 1842 et 1876, une politique majeure de régulation du Rhin est menée sous la houlette de l’ingénieur Johann Gottfried Tulla, puis poursuivie par Moritz von Grothaus. Les chiffres sont impressionnants : sur près de 200 km de cours dans la plaine, le Rhin est réduit de moitié de largeur, passant parfois de 2 kilomètres à 400 mètres par endroits (source : Conseil Général du Bas-Rhin).

Cela provoque la disparition de bras entiers du fleuve, la création de “bras morts” et l’enfouissement progressif de villages jadis riverains. À titre d’exemple :

  • L’ancien village de Scheibenhard fut totalement déplacé en 1860 pour échapper aux inondations répétées. Aujourd’hui, seules quelques pierres dans la forêt témoignent de son ancienne implantation.
  • Les prairies humides de la Sauer sont parsemées de diguettes de pierres, vestiges des tentatives de canalisation du fleuve entre 1850 et 1900. Elles sont le paradis des oiseaux migrateurs aujourd’hui mais furent, jadis, l’enjeu de conflits entre agriculteurs et ingénieurs.

Certains ferrys comme celui de Seltz à Plittersdorf ont survécu, mais la plupart des embarcations d'autrefois reposent aujourd'hui dans la vase. On dit même que lors des crues exceptionnelles, on aperçoit parfois, sous l’eau trouble, la silhouette d’un ancien ponton…

Quand la mémoire locale fait revivre les eaux oubliées

Il n’y a pas d’histoire fluviale sans récits transmis de génération en génération. De la “légende du bac disparu” à celle du “garde-champêtre qui sonnait l’alerte depuis la tour de Seltz”, chaque ouvrage marque le vécu des villages.

  • En 1925, un pêcheur de Mothern retrouva, coincée sous une souche, une cloche en bronze ayant servi à signaler les inondations à la population. Elle est toujours conservée dans la petite église du village.
  • À Lauterbourg, une statue en bois représentant Saint-Nicolas veillait jadis à l’extrémité de la digue. Retranchée après les bombardements de 1944, elle a mystérieusement refait surface dans les années 1980, ramenée par un habitant passionné d’histoires locales.

Naviguer dans le passé pour éclairer le futur du Rhin

Aujourd'hui, les anciens ouvrages fluviaux du Rhin reposent à la frontière entre mémoire, patrimoine et nature retrouvée. Tandis que certains sites (le vieux Rhin de Munchhausen, la réserve de Sauer-Delta) sont reconquis par les roselières et la faune, d'autres bénéficient d'une redécouverte patrimoniale, guidée par des associations de passionnés comme l’Association Patrimoine du Rhin.

Dans le sillage de la transition écologique, l’histoire de ces ouvrages appelle aussi à une réflexion contemporaine sur la place de l’homme face au fleuve. De l’ingéniosité des anciens aux projets actuels de renaturation, chaque trace raconte la tension entre domestication et réensauvagement – et révèle, dans le silence des berges, que le Rhin n’a jamais fini de dévoiler ses secrets.

Envie de pousser l’exploration ? Plusieurs circuits de randonnée balisés relient ces vestiges : le sentier du Vieux Rhin à Munchhausen (6 km, avec panneaux historiques) ou le parcours de la Digue de Lauterbourg (voir Office de Tourisme du Pays de Seltz-Lauterbourg). Les balades matinales y offrent souvent, entre brume et premiers chants d’oiseaux, une plongée sensorielle et émouvante dans ce pays de l’eau et des hommes…

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