De villages fortifiés aux faubourgs d’aujourd’hui : cartographie sensible du Pays de Seltz-Lauterbourg

5 mars 2026

Le Pays de Seltz-Lauterbourg : repères géographiques et historiques

Le Pays de Seltz-Lauterbourg s’étire à la pointe nord-est de l’Alsace, en bordure du Rhin, marqué à l’est par la frontière avec l’Allemagne. Il rassemble une douzaine de communes principales et une mosaïque de hameaux, autrefois dispersés au fil de l’histoire, des invasions et des recompositions territoriales (Communauté de Communes du Pays de Seltz-Lauterbourg). Ce coin de France, aussi appelé "l’Outre-forêt", a été successivement celte, romain, mérovingien, puis disputé entre l’Empire romain germanique, la France, la Prusse ou encore le Grand-Duché de Bade.

  • Superficie du territoire : environ 175 km²
  • Principales communes : Seltz, Lauterbourg, Mothern, Wintzenbach, Beinheim, Oberlauterbach…
  • Densité de population : environ 70 à 80 habitants/km², bien plus faible qu’à Strasbourg ou Haguenau
  • Nombre de monuments historiques par commune (2024) : Seltz (16), Lauterbourg (12), Mothern (6), Beinheim (4)… (Inventaire général du patrimoine culturel)

Seltz : un carrefour du temps, entre palatium mérovingien et ville-frontière

Le vieux Seltz, coeur médiéval visible aujourd’hui encore autour de la place d’Armes et du quartier de l’Abbatiale, conserve la trame de l’antique « Saletio » du temps des Romains. La première mention écrite de la ville, sous le nom « Sectia », remonte à 781. Mais l’histoire retient surtout la présence d’une abbaye royale fondée au Xe siècle par sainte Adélaïde, dont la crypte retient aujourd’hui dans son ombre la mémoire mérovingienne.

  • Le quartier de l’abbaye : Encore aujourd'hui, les rues de l’Abbaye et des Prémontrés serpentent en ellipse autour de l’ancien enclos abbatial. Plusieurs maisons ont gardé des détails médiévaux – arcs brisés, caves voûtées, linteaux gravés. Un habitant passionné raconte : « Mon arrière-grand-père montrait la marque des inondations de 1852 sur la pierre du 6, rue de l’Abbaye. Il disait que cette rue était le cœur vivant, là où on allait au marché, où toute l’histoire du village passait. »
  • Le quartier du Rhin : Plus récent, le faubourg rhénan est né avec l’ouverture de la route impériale Strasbourg-Mainz sous Napoléon, puis l’extension au XIXe siècle liée au développement du transport fluvial. Au nord de la ville, le site industriel du port de Beinheim-Seltz rappelle le dynamisme du commerce rhénan au XXe siècle.
  • L’ancien cimetière juif : L’un des plus anciens d’Alsace, il témoigne d’une présence juive hier importante, aujourd’hui disparue.

La superposition des siècles se ressent jusque dans les noms de rues : « Rue du Couvent », « Rue de la Chapelle », « Rue de la Synagogue ». La ville, peu à peu, s’est étalée hors de ses anciens remparts et fossés, mais le vieux Seltz, avec son abside octogonale et sa place pavée, offre un condensé d’histoire locale et européenne. Un détail souvent ignoré : certaines façades de la place d’Armes ont encore des « battants alsaciens », ces volets massifs qui fermaient hermétiquement contre les flots du Rhin.

Lauterbourg : la cité rhénane des passages et des murs

À l’extrême nord, Lauterbourg fut fortifiée sous Louis XIV par le baron de Vauban : il ne subsiste aujourd’hui que la porte de Strasbourg et quelques segments de murailles, mais le plan de la vieille ville, en damier régulier, rappelle sa vocation militaire et douanière.

  • Vieux centre : Jalonné de maisons à colombages, ce quartier se concentre autour de l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul, reconstruite après la Seconde Guerre mondiale. Le tracé des rues : rue de la Gare, rue du Maréchal Foch… évoque l’époque du Second Empire et l’ouverture du chemin de fer vers Wissembourg et Karisruhe.
  • Quartier juif : Situé à l’ouest, à la limite des anciennes douves, il témoigne d’une vie communautaire intense entre le XVIIIe et le début XXe siècle – la synagogue, pillée en 1938, a laissé place à une stèle mémorielle.
  • La « Neustadt » : Née au XIXe siècle avec l’essor industriel (comparer aux « Nouvelles-Villes » de Strasbourg ou Colmar), elle est surtout visible au sud, autour de la gare et de l’ancienne brasserie.

Lauterbourg fut longtemps un avant-poste, un entre-deux-mondes : on y retrouve des marques de pierre germaniques, des linteaux en français, et les anciens pavés rouges du temps de la République de Bade.

Selon les archives municipales, Lauterbourg comptait près de 3.500 habitants à la fin du XIXe siècle, une petite ville stratégique, aujourd’hui forte de 2.050 habitants.

Mothern, Beinheim et Wintzenbach : entre villages rue et hameaux disparus

D’autres bourgs du Pays de Seltz-Lauterbourg évoquent l’organisation typique des villages-rue d’Alsace du Nord, marqués autrefois par la polyculture, les tuileries et la coupe du bois.

  • Mothern : Village aligné le long de la Lauter, il conserve dans sa « Vieille Rue » plusieurs maisons à colombages datant du XVIIe siècle, surélevées pour résister aux crues. Mothern s’enorgueillit aussi de son ancienne léproserie, dont la chapelle, dédiée à Saint-Jacques, fut halte pour les pèlerins de Compostelle (source : VIA Rhenana – Jakobsweg).
  • Beinheim : Un village de tuiliers et de bateliers, structuré autour du canal de décharge. Son centre a gardé la marque des anciennes Poêleries : on trouve encore rue des Tuileries, rue Haute, de petites enseignes en céramique. Un retraité se souvient : « Mon père disait que les tuileries, c’était la force de Beinheim. Beaucoup partaient à pied jusqu’aux chantiers du Bas-Rhin, logeaient sur place, puis revenaient chaque samedi avec leurs économies. »
  • Wintzenbach : Haut perché, ce village dominant la plaine est connu pour les restes du château de Wintzenbach, démantelé à la Révolution. Le village concentre ses maisons autour de l’église Sainte-Trinité et garde, en campagne, la mémoire d’anciens hameaux disparus comme Schwabwiller, détruit à la Guerre de Trente Ans (voir Alsace-communes.fr).

Petite anecdote vieille d’un siècle : à Mothern, la foire de la Saint-Barthélemy, vieille de plus de 200 ans, mobilise encore aujourd’hui tout le vieux bourg et rappelle l’activité artisanale et agricole bouillonnante du XIXe siècle.

Villages annexés et quartiers disparus : les boucles du temps

Certains hameaux ou quartiers, « annexes » des bourgs centraux, ont connu une évolution pleine de rebondissements. Ils témoignent de la vitalité mais aussi de la fragilité du tissu rural, ballotté entre guerres, épidémies et modernisation.

  • Stadfeld et Scheibenhard : Stadfeld, faubourg de Lauterbourg, était autrefois jalonné de jardins maraîchers et d’anciennes brasseries. Scheibenhard (France) et Scheibenhardt (Allemagne) – le village est divisé en deux par une ancienne douane – montre comment la frontière a découpé les familles, les rues et parfois même les maisons après 1870. Aujourd’hui, la fête transfrontalière du 3 octobre ranime la mémoire d’un village longtemps coupé en deux (voir France 3 Alsace).
  • Saint-Adelphe, Theisbach, Werth : Ces trois noms, localisés sur d’anciens cadastres, évoquent des églises détruites, des hameaux « engloutis » : Saint-Adelphe près de Seltz, rasé lors des grandes crues du Rhin ; Theisbach, détruit pendant la Guerre de Trente Ans et plus jamais reconstruit ; Werth, aujourd’hui simple champ, était jadis un village à part entière, connu pour sa léproserie.
  • Hameaux forestiers de la forêt de la Staedtel : Plusieurs micro-hameaux, constitués de quelques maisons, vivaient autrefois du charbon de bois ou de la résine. On devine encore leur présence en lisière, sur les cartes IGN.

Leur souvenir subsiste dans les lieux-dits, les petits oratoires ou les croix. Ces quartiers disparus sont une clé pour comprendre combien les équilibres historiques du territoire sont restés, et restent, fragiles.

Tableau : Les anciens quartiers remarquables du Pays de Seltz-Lauterbourg

Ancien quartier ou bourg Histoire marquante Éléments patrimoniaux visibles
Quartier de l’Abbaye (Seltz) Ancienne abbaye royale mérovingienne, pôle de rayonnement religieux Crypte de l’abbatiale, rues en ellipse, anciennes maisons à colombages
Vieux centre de Lauterbourg Ville frontière fortifiée (Vauban) Porte de Strasbourg, église et maisons XVIIIe siècle
Vieille Rue de Mothern Village-rue typique avec halte jacquaire Maisons surélevées pour crues, chapelle Saint-Jacques
Tuileries de Beinheim Centre artisanal du XIXe siècle Céramiques d’enseigne, canaux, maisons d’ouvriers
Scheibenhard Village divisé par la frontière depuis 1870 Maisons coupées, anciens postes de douane
Werth, Theisbach (disparus) Hameaux rayés de la carte par les guerres et crues Lieux-dits, croix, traces archéologiques

Transmettre les histoires : la force du témoignage local

Ce qui distingue le Pays de Seltz-Lauterbourg, ce n’est pas seulement la diversité architecturale ou la grandeur de ses monuments, mais la force de la transmission : chaque quartier, chaque village, conserve dans ses pierres les histoires populaires et les luttes du quotidien. Un habitant livre parfois, au détour d’un pas de porte ou d’un banc public, des traditions oubliées : la « Rutsche » – glissade du Nouvel An sur la place de Seltz –, les grenouilles du canal de Beinheim, ou les fantômes de Theisbach que les enfants venaient encore « écouter » au soir de la Toussaint jusque dans les années 1970.

Si l’on veut mesurer l’évolution du territoire, c’est moins par la chronologie stricte que par la vitalité de ces histoires sans cesse réactivées. Les boucles du temps, dans le Pays de Seltz-Lauterbourg, ne sont jamais closes : elles s’ouvrent à qui veut bien écouter le murmure des vieilles rues et sentir la présence invisible des bourgs disparus.

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