Dans les pas de l’Histoire : les vestiges de la Seconde Guerre mondiale entre Rhin et Lauterbourg

21 janvier 2026

Le rôle stratégique de Lauterbourg et de sa région

Placé à l’extrémité orientale de la France, à une poignée de kilomètres de l’Allemagne, Lauterbourg n’a jamais été spectateur des grandes tempêtes de l’Histoire. Bien au contraire : il fut, dès les années 1930, un verrou militaire soigneusement renforcé par les architectes de la Ligne Maginot.

  • La Ligne Maginot du Rhin, souvent moins connue que sa portion mosellane, traversait le secteur de Lauterbourg, là où l’armée française anticipait une possible invasion venue d’outre-Rhin (Chemins de la mémoire).
  • La proximité de la frontière fit de Lauterbourg un point de passage – mais aussi une cible stratégique – lors des combats de 1940 et de la Libération en 1944-45.

On estime à plus de 58 ouvrages défensifs les constructions réalisées entre Seltz et Lauterbourg pour protéger ce secteur – casemates, blockhaus, abris, toutes aujourd’hui discrètement enchâssées dans la végétation ou réaffectées à d’autres usages.

Bunkers et casemates : une présence discrète mais persistante

Difficiles à repérer en dehors de l’hiver, les anciens bunkers essaiment le paysage autour de Lauterbourg et le long du Rhin. Certains sont partiellement effacés par le temps, d’autres demeurent intacts grâce à des associations locales passionnées, à l’image des Amis de la Ligne Maginot d’Alsace du Nord (ALMA).

Quelques points remarquables :

  • Casemate du Moulin (au nord de Lauterbourg) : appareil presque intact, autrefois relié au réseau téléphonique militaire, il fut l’un des derniers à ouvrir le feu lors de l’avance allemande de juin 1940.
  • Ouvrage du Heidenbuckel (Seltz) : situé au sud, il présente une fausse allure de hangar, mais les curieux remarqueront son épaisse coupole en béton armé de 3,5 mètres d’épaisseur.
  • Blockhaus le long du Rottloch : disséminés dans les bois, ils témoignent de la stratégie de défense échelonnée voulue par l’armée française.

Ces bunkers n’abritent plus de soldats, mais parfois : un renard, une colonie de chauves-souris ou la mémoire d’une nuit de novembre 1944, quand les armées alliées, épaulées par la Résistance locale, franchirent la Lauter et libérèrent le village.

Quand les dunes et la forêt cachent des vestiges inattendus

Entre Lauterbourg et Mothern, la forêt de la Lauter, marquée par de petits vallons sableux, conserve bien plus que des sentiers doux : il n’est pas rare d’y découvrir les sorties camouflées d’anciennes galeries logistiques, des abris sous béton, voire les traces d’anciennes clôtures barbelées rouillées, vestiges d’un réseau de défense anti-char.

  • Les promeneurs attentifs remarqueront parfois d’étranges monticules carrés sous le couvert des pins : ce sont les entrées murées des abris d’observation.
  • Par endroits, les anciennes tranchées anti-char forment encore des fossés linéaires, creusés en 1939-40 lors de la "drôle de guerre" par un bataillon du génie stationné sur place.
  • Des fragments de rails anti-tank, utilisés pour renforcer ces défenses, dorment encore çà et là, utilisés par les riverains pour fixer des clôtures rurales… anecdote glanée auprès de M. Georges, habitant de Mothern, passionné d’histoire locale. 

Rencontre : Luc, promeneur et collectionneur

En patrouillant dans les sous-bois, Luc, passionné de militaria, partage : « Parfois, je trouve de petits objets rouillés : boutons, morceaux de gamelle ou douilles de cartouches… Tout cela raconte le passage de ceux qui ont combattu ou qui ont attendu, ici, dans la forêt, des jours entiers sans rien voir d’autre que les arbres et la crainte du lendemain. »

Le Rhin : frontière mouvante, mémoire vive

La Seconde Guerre mondiale fit du Rhin une frontière autant militaire que symbolique. Durant l’Occupation, Lauterbourg fut intégré au "Reichsland" et vit sa vie transformée : écoles germanisées, commerces surveillés, juifs et résistants traqués. Après 1942, la mobilisation des jeunes au sein de la Wehrmacht ou de la Waffen-SS, sous la contrainte de l’"incorporation de force", laisse des souvenirs amers et encore vifs dans les familles (Mémorial Alsace-Moselle).

  • On estime que plus de 130 000 Alsaciens et Mosellans furent enrôlés de force, dont une fraction importante provenait des villages riverains du Rhin, Lauterbourg inclus.
  • Quelques stèles et monuments aux morts, comme celui de Lauterbourg, évoquent ces destins contrariés ou brisés.

La Libération et ses traces : ruines, mémoriaux, récits d’ici

Lorsque fin 1944 les Alliés reprennent pied sur la rive ouest du Rhin, Lauterbourg devient le témoin d’affrontements violents. Certaines maisons encore marquées d’impacts de balles – traces à peine visibles sous la crépi récent si l’on sait où regarder – portent le souvenir des combats de décembre 1944-janvier 1945, lors de l’opération "Nordwind".

  • Près du pont sur la Lauter, une plaque discrète rappelle la libération du village par la 79e division d’infanterie US.
  • Le cimetière communal abrite au détour d’une allée de modestes tombes de soldats inconnus, français, américains ou même allemands des derniers combats.
  • Des habitants se souviennent encore du passage des colonnes alliées et des ruines fumantes de l’église paroissiale, quasi-intégralement détruite puis rebâtie en 1949.

Le patrimoine aujourd’hui : des balades pour la mémoire

Aujourd’hui, randonneurs et cyclistes peuvent suivre plusieurs parcours balisés mettant à l’honneur les vestiges de la Seconde Guerre mondiale autour de Lauterbourg. L’Office de Tourisme du Pays de Seltz-Lauterbourg propose régulièrement des visites guidées de bunkers restaurés (Tourisme Pays de Seltz-Lauterbourg).

Site à visiter Localisation Particularité
Casemate n°1 du Pont du Rhin Est de Lauterbourg Fortification accessible, panneaux explicatifs, fresques sur place
Ouvrage du Heidenbuckel Seltz (Sud de Lauterbourg) Visites guidées saisonnières, scènes reconstituées (figurines, équipements)
Sentier mémoriel de la Ligne Maginot Entre Mothern et Lauterbourg Cheminement pédestre intégrant anciens abris et panoramas sur le Rhin

Regards croisés : la transmission, aujourd’hui et demain

Les traces matérielles de la Seconde Guerre mondiale autour de Lauterbourg ne sont qu’une partie de l’héritage. La transmission orale, portée par les familles et les associations, joue un rôle essentiel. Comme le rappelle Mme. Graff, bénévole au Cercle d'Histoire Locale : « Beaucoup de personnes âgées partageaient leurs souvenirs lors de nos réunions. Il faut continuer à écouter, car certains détails disparaissent à jamais si on ne les consigne pas. »

Pour aller plus loin dans l’exploration, plusieurs ouvrages et expositions locales approfondissent la mémoire du conflit dans la région, à commencer par :

  • "L'Alsace du Nord dans la tourmente 1939-1945", de Gérard Leser, livre de référence sur les événements locaux.
  • Les archives municipales de Lauterbourg, riches en photographies inédites et lettres de civils, consultables sur rendez-vous.
  • L’écomusée d’Alsace organise périodiquement des week-ends à thème pour sensibiliser petits et grands à la vie quotidienne sous l’Occupation.

Marcher entre passé et présent : une immersion sensible

Explorer les alentours de Lauterbourg, c’est marcher entre deux mondes : celui du présent, irradié par la lumière tranquille du Rhin, et celui du passé, prêt à surgir derrière un bosquet ou au bout d’un sentier oublié. Si les bunkers paraissent muets, si le béton vieilli se fond dans le paysage, il suffit de ralentir le pas ou de tendre l’oreille vers les histoires des habitants pour que toute la dimension humaine de ces vestiges se révèle.

Ces traces rappellent la complexité, la douleur parfois, mais aussi la résilience et l’attachement à une terre marquée par l’histoire. Que l’on soit féru de patrimoine militaire ou simple flâneur, il est essentiel de préserver ces fragments de mémoire, non pour entretenir la peur, mais pour honorer le courage, la résistance et l’humanité ordinaire des gens d’ici.

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