Paysans d’hier et d’aujourd’hui : Les coutumes agricoles toujours vivantes autour de Seltz et Lauterbourg

13 mai 2026

Le calendrier agricole : cycle immuable et rituels du terroir

Sur les terres de Seltz et de Lauterbourg, le temps ne s’écoule pas tout à fait comme ailleurs. Si l’année est rythmée par les saisons, elle l’est aussi par des gestes et des rites hérités des siècles passés.

  • La Saint-Jean : la nuit où la terre respire Le 24 juin, dans nombre de villages encore, on allume de grands feux, les Johannisfeuer, sur les buttes ou à la sortie des hameaux. Si ce rituel marque partout le solstice d’été, ici, il est intimement lié à la fertilité des champs : sauter au-dessus des braises ou faire un vœu devant la chaleur du feu, c’est protéger la terre, éloigner la grêle – crainte ancestrale dans cette région où les orages du Rhin sont redoutés – et assurer de bonnes moissons (source : Inventaire du patrimoine culturel immatériel, Ministère de la Culture).
  • Bénédiction des champs : un geste partagé Tradition catholique bien ancrée en Nord-Alsace, la procession des Rogations (trois jours avant l’Ascension) voit encore les villageois et agriculteurs défiler autour des champs, croix de procession en tête, chantant des litanies pour demander la prospérité des cultures. Certains villages de la bande rhénane maintiennent ce rendez-vous, parfois peu médiatisé mais encore vivant : à Niederlauterbach ou à Schaffhouse-près-Seltz, il n’est pas rare de voir passer, dès l’aube, ce cortège recueilli (source : Annuaire des traditions rurales du Bas-Rhin).

Les moissons collectives et le “Wainfest” : transmission et convivialité au cœur des campagnes

Rien ne symbolise mieux la ruralité alsacienne que la moisson. Autour de Seltz, Scheibenhard ou Mothern, on retrouve une tradition réinventée : la fête des moissons, ou Wainfest (avec ortographe variable selon les communes), véritable rendez-vous intergénérationnel.

  • La coupe à la faux, toujours célébrée Même si les moissonneuses-batteuses règnent aujourd’hui sur les champs, nombre d’associations locales relancent chaque été la “moisson à l’ancienne”. À Oberlauterbach, lors des portes ouvertes agricoles, on voit des bénévoles s’essayer à la coupe du blé à la faux, exposant gestes et astuces d’antan : le battage au fléau, le dressage des gerbes en meules, la délicate confection des couronnes de paille. Outre le spectacle, ce sont des savoir-faire rares qui sont transmis sous les yeux des enfants.
  • La fête du pain et du fournil Jadis, le four à pain communal rassemblait tout un village. Dans certaines communes, la tradition renaît lors de fêtes rurales : à Eberbach-Seltz, chaque automne, le vieux four est rallumé pour cuire le “Brotlaib” selon les anciennes recettes, pendant que les visiteurs découvrent l’art de pétrir, de scarifier la pâte, de surveiller la cuisson au feu de bois. Cette convivialité autour du pain est un vrai marqueur de la vie agricole locale.

La culture du lin : un retour en grâce dans les campagnes

Si la monoculture du maïs a dominé le paysage agricole ces quarante dernières années, il suffit de tendre l’oreille pour saisir le retour discret d’une plante chargée d’histoire : le lin.

  • Une tradition textile réinventée Le lin habillait jadis les intérieurs ruraux, du torchon à la nappe du dimanche. La filature s’est éteinte au XXe siècle, mais depuis 2015, des agriculteurs locaux, soutenus par le Parc Naturel Régional des Vosges du Nord, semaient de nouveau du lin pour fournir les tisseurs et artisans régionaux (source : France Bleu Alsace, reportage “Le lin alsacien renaît”). Des ateliers d'initiation à la transformation manuelle sont organisés à Schleithal à la saison de la récolte : rouissage, teillage, filage à l’ancienne, démonstrations de tissage au métier manuel.
  • Une fête champêtre : le Lin en fête Depuis 2019, Mothern organise le “Lin en fête”, invitant visiteurs et habitants à découvrir la transformation du champ à la chemise, à travers des démonstrations, stands d’artisanat, expositions et ateliers pour enfants. Née du désir d’ancrer la plante dans la modernité, la manifestation mêle transmission et innovation.

Élevage traditionnel et métiers de la ruralité : un passé toujours vivace

Impossible d’évoquer les coutumes agricoles sans parler du bétail, omniprésent dans la vie de village. Si l’élevage a changé de visage, certains aspects du labeur d’autrefois subsistent.

  • La transhumance des vaches : une survivance rare Moins connue que dans les massifs alpins ou vosgiens, une mini-transhumance existe encore près de Neewiller-près-Lauterbourg : des troupeaux rejoignent chaque printemps des pâturages plus verts le long des prés inondables du Rhin. C'est l’occasion, pour certains éleveurs, de perpétuer le cortège décoré, cloches tintant au cou des bêtes et fermiers vêtus “à l’ancienne”, sous le regard amusé des enfants du village (source : Association Oberrheinischer Bauernhofmuseum).
  • Le Kirchweih et la vente du bétail La foire aux bestiaux, appelée localement “Marché du Kirchweih”, rythme encore l’automne dans différents villages du Pays de Seltz. Même si elle a perdu de son ampleur, elle conserve de beaux restes : marché des veaux, dégustations de spécialités rurales (la fameuse soupe du fermier), et parfois démonstrations de ferrage de chevaux ou concours de la plus belle vache. À Lauterbourg, il n’est pas rare que le “bailleur” du village, ancien maître-éleveur, raconte ses souvenirs de foires d’après-guerre, où le troc primait encore sur l’argent.

Quand le folklore rejoint l’assiette : recettes et conserves traditionnelles

Ici, la terre nourrit l’homme autant que l’imaginaire. Un pan entier des coutumes agricoles se retrouve… dans la cuisine et les caves des maisons. Même à l’heure du congélateur, on conserve d’anciennes pratiques :

  • L’art de la choucroute familiale Si le chou à choucroute d’Alsace était autrefois coupé et lactofermenté dans chaque ferme, certaines familles perpétuent encore ce rituel en automne, lors des ateliers d’association ou en privé. On lave, coupe et sale le chou dans de grands pots en grès, une scie à légumes datant parfois de l’arrière-grand-père. En 2022, plus de 35 tonnes de chou ont été transformées en choucroute dans la seule région de Seltz (source : Chambre d’Agriculture du Bas-Rhin).
  • Le pressage des pommes et les “Kelterfeste” Au début de l’automne, voir une presse à pommes géante sur la place d’un village n’a rien d’exceptionnel autour de Lauterbourg : associations, écoles et particuliers se regroupent pour fabriquer jus de pommes et cidre comme autrefois. À Wintzenbach, jusqu’à 1500 litres de jus sont pressés annuellement lors du “Kelterfest”, partagé entre familles.

Les mots qui restent, les gestes qui parlent : portraits d’initiés

Les coutumes agricoles ne sont pas qu’affaire de folklore ou de démonstration événementielle. Sur le terrain, des acteurs passionnés œuvrent à transmettre leur savoir dans la plus grande authenticité.

  • Jean, le meunier de Seltz “Mon grand-père disait toujours : la farine parle mieux que les journaux.” Dans son petit moulin de Seltz, Jean accueille volontiers les groupes scolaires. Il y explique la fabrication de la farine au marteau-batteur, jusqu’à la grande roue qui rythme le passage des saisons. Pour lui, l’essentiel est “d’ouvrir la porte sur la vraie vie de la campagne”.
  • Sylvie, gardienne de la fête du lin à Mothern Issue d’une famille d’artisans tisserands, Sylvie a contribué à la relance de la fête du lin. Son souvenir préféré ? “Voir des enfants toucher pour la première fois la fleur bleue du lin, puis suivre la transformation jusqu’au fil. On écoute, on touche, on sent la terre et l’huile de lin, c’est toute une histoire qui renaît sous leurs doigts.”

Ouverture : des traditions vivantes, entre patrimoine et avenir

Autour de Seltz et Lauterbourg, de nombreux gestes d’antan continuent d’insuffler sens et cohésion dans les villages. Réinventées ou têtues, souvent discrètes, ces coutumes agricoles témoignent d’une région attentive à son passé sans délaisser son avenir. Les fêtes du lin, les moissons à la faux, les bénédictions des champs ou le pain partagé ne sont donc pas seulement des souvenirs : ils cultivent, saison après saison, un territoire profondément vivant. Il ne tient qu’à chacun de pousser une porte, d’assister à une fête, de tenter l’expérience pour, à son tour, rejoindre le fil de la transmission.

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