Sur les pas des Mérovingiens et des Carolingiens : Traces cachées et héritages vivants en Alsace du Nord

7 juillet 2026

Remonter le fil du temps : une invitation à voir l’invisible

Naviguer entre forêt et village du nord de l’Alsace, c’est parfois traverser un territoire où le Moyen Âge semble ne laisser que sa surface visible : tourelles, chapelles rurales, vieilles pierres. Mais remonter plus loin — à l’époque mérovingienne (Ve-VIIIe siècle) et carolingienne (VIIIe-IXe siècle) — exige d’affiner son regard. Ici, dans le Pays de Seltz-Lauterbourg et ses alentours, l’histoire, souvent souterraine ou fragmentée, attend celui qui veut bien l’interroger : un tumulus moussu, une dalle gravée, une fibule dans un musée, ou ce mot local hérité du francique.

Mais quelles traces concrètes ont laissé ces deux dynasties majeures en Alsace du Nord ? Sous nos pieds, à l’orée des villages, dans la mémoire orale… Voici un parcours sensoriel et documenté à la découverte de l’empreinte mérovingienne et carolingienne sur notre territoire.

L’Alsace du Nord, carrefour mérovingien : nécropoles et tumulus sous les chênes

La présence mérovingienne est d’abord une affaire de silence et de terre : c’est dans le sol que repose l’essentiel de leur héritage. Étonnamment, les fouilles menées de Wissembourg à Hunspach, jusqu’en bordure du Rhin, révèlent une concentration de sépultures mérovingiennes remarquable. Ces tombes, très souvent collectives ou structurées en rangées, côtoient parfois des vestiges de tombelles (ou tumulus).

  • Hunspach et Riedseltz : Plusieurs nécropoles mérovingiennes sont attestées dès la fin du XIXe siècle, leurs découvertes ayant livré boucles d’oreilles, armes, vases et perles de verre (Source : ArchéoAlsace, 2023).
  • Seltz : Un site d’inhumation mérovingien fut mis au jour lors de travaux dans les années 1970, révélant des sépultures datées du VIe et VIIe siècle. La trouvaille de peignes en os et de bijoux d’argent montre une continuité funéraire du Bas-Empire à la période franque (Source : Service régional de l’archéologie Grand Est).
  • Wissembourg : La découverte de tombes en pleine ville lors d’opérations archéologiques confirme l’importance du site. La spécificité locale ? Des bijoux cloisonnés, typiques du haut Moyen Âge alsacien.

Ces nécropoles dévoilent, par le mobilier funéraire laissé derrière elles, un mode de vie, un art de l’ornement, mais aussi une articulation entre village et lieu de sépulture. C’est dans les campagnes, en lisière de forêt ou sur des buttes stratégiques, que les Mérovingiens installaient leurs morts — anticipant bien souvent la future localisation d’une église ou d’un cimetière moderne.

Le mystère des tumulus boisés

  • Dans les forêts entre Lauterbourg et Mothern, d’anciens tumulus à peine visibles persistent sous la mousse et les racines.
  • Beaucoup restent à étudier, la documentation étant parfois lacunaire du fait de fouilles anciennes. Certains tumulus pouvaient contenir des inhumations de hauts dignitaires ou de chefs de clan.

En 2015, les archéologues de l’INRAP effectuent, à proximité de Seltz, un relevé LIDAR (détection laser) révélant d’anciennes structures funéraires jusque-là inconnues (Source : INRAP, “Archéologie du Grand Est”, 2015).

Les objets mérovingiens locaux : entre chef-d’œuvre d’artisanat et usage quotidien

La seconde porte d’entrée dans l’univers mérovingien du nord du Bas-Rhin, ce sont les objets du quotidien retrouvés dans les tombes ou dispersés dans les villages. Fibules, peignes, armes, perles attestent d’ateliers locaux et de relations commerciales étendues.

Objet Matériau Lieu de découverte Particularité
Fibule discoïde Bronze doré, verre Hunspach Motifs animaliers, technique cloisonnée
Peigne Os sculpté Seltz Décor géométrique, usage fonctionnel et symbolique
Épée scramasaxe Fer Wissembourg Marques d’artisan, typique des guerriers francs
Pots funéraires Céramique Riedseltz Décors simples, usage pour offrandes alimentaires
  • Le Musée du Hochwald à Wissembourg conserve quelques-unes de ces trouvailles (entrée gratuite le premier dimanche du mois), notamment une belle collection de fibules décorées datant du VIIe siècle.
  • À Lauterbourg, le petit musée municipal expose ponctuellement des pièces issues de fouilles locales, soulignant les échanges entre Rhin et Meuse.

Le contact direct avec ces objets est rare, mais chacun fait entendre un point d’histoire : le peigne en os évoque la toilette soignée des chef.fe.s mérovingien.ne.s, la fibule est parfois le seul témoin du costume d’une femme disparue il y a plus de mille ans…

Le monde carolingien : entre grandes abbayes et micro-patrimoine local

L’époque carolingienne, dans le Nord alsacien, fait émerger une autre catégorie de traces : textes, notules, bâtiments à la survivance partielle. Charlemagne lui-même aurait traversé la région ; il la structure par ses réformes religieuses et l’essor de ses abbayes.

Wissembourg, grande abbaye du royaume

  • L’abbaye Saint-Pierre-et-Paul de Wissembourg, fondée au VIIe siècle mais profondément développée sous les Carolingiens, rayonne dans tout l’Empire. Dès l’an 760, elle figure dans les sources comme l’un des centres religieux et intellectuels majeurs d’Austrasie (Source : chartes carolingiennes, Monumenta Germaniae Historica).
  • Son scriptorium, célèbre pour sa production de manuscrits enluminés, a su transmettre de précieux codex et inventaires (exposés aujourd’hui à la médiathèque de Strasbourg, fonds ancien).
  • On compte alors dans la ville jusqu’à trois églises, une rareté pour l’époque.

Les murs actuels de la grande église Saint-Pierre-et-Paul ne datent pas de Charlemagne, mais une crypte carolingienne subsiste ; elle a traversé le temps sous la nef gothique, témoignage précieux du sanctuaire originel (Source : Philippe Legin, “L’Abbaye de Wissembourg”).

Seltz et la légende franque de sainte Adélaïde

À Seltz, le souvenir carolingien s’entremêle à l’histoire d’Adélaïde de Bourgogne, épouse d’Otton le Grand, qui fonde au Xe siècle la future abbaye sur un site où, selon la tradition orale, existait déjà une construction carolingienne antérieure. Certains éléments de maçonnerie visibles au sous-sol de l’actuelle église — blocs sculptés, fragments de chapiteaux —, proviendraient de cette époque (Source : R. Will, “Histoire de Seltz”).

Des terroirs structurés par les Carolingiens : toponymie, routes et réseaux

En plus du bâti religieux et de l’archéologie, le paysage, ici, parle encore la langue des Carolingiens. Ils ont solidifié la carte des villages, clarifié les réseaux de chemins et laissé dans la toponymie des traces étonnamment résistantes.

  • Les Villages en -heim, -ingen : Beaucoup de bourgs locaux, comme Steinseltz, Schleithal ou Salmbach, portent un nom d’origine francique ou germanique attesté dès le IXe siècle. Ce sont les “chez” ou “domaine de…”, révélant des possessions agraires établies sous les Mérovingiens et structurées sous Charlemagne.
  • Les routes “royales” : Certains tracés actuels recouvrent d’anciennes voies carolingiennes et franques reliant les abbayes entre elles. Un exemple : le chemin qui va de Wissembourg au Rhin — la “Königsweg” selon des cartes anciennes — était une artère essentielle (Source : Cartes d’état-major napoléoniennes consultées et croquis anciens, Archives départementales).
  • Le système de bans, de forêts et de pâturages collectifs : Mis en place ou restaurés par les Carolingiens, ils structurent encore la gestion des communaux dans certains villages frontaliers (source : J.-M. Gall, “L’essor des bans ruraux en Alsace”, 1997).

Petites histoires, grandes voix du territoire

Témoignage de passionné : Jean, érudit local de Riedseltz

« Quand on gratte sous les ronces le long du chemin des Peupliers, on tombe parfois sur des fragments de tuile ou des bouts de céramique noire. Mon grand-père disait qu’à cet endroit, bien avant la Révolution, on a découvert des squelettes couchés côté est, avec des bijoux encore aux poignets… Les “anciens”, on les respectait, on ne touchait pas leurs tombes. Mais chaque fragment racontait une histoire, celle de familles entières venues d’ailleurs, à l’époque où l’Alsace était un monde de forêts et de clairières. »

Anecdote de village : la pierre sacrée de Salmbach

A Salmbach, dans le cimetière communal, une vieille dalle aux motifs énigmatiques est surnommée localement “la pierre des Mérovingiens”. Les archéologues hésitent : stèle funéraire tardive ou réemploi d’un bloc mérovingien ? Une chose est sûre, pour les habitants les plus âgés, cette dalle porte bonheur, et on la touche à la Saint-Jean pour conjurer le mauvais œil. Voilà de ces légendes qui, même sans preuve catégorique, gardent vivante la mémoire d’un passé plus ancien que nos pierres apparentes.

L’empreinte du passé : visiter, ressentir, imaginer

  • À voir aujourd’hui : la crypte carolingienne de Wissembourg (ouverte lors des Journées du Patrimoine), le cimetière de Hunspach et ses tumulus (circuit balisé), ou encore l’exposition annuelle du Musée du Hochwald (consulter le site de l’Office de tourisme du Pays de Wissembourg).
  • À écouter : les récits des habitants, qui perpétuent la mémoire de ces peuples fondateurs lors des veillées, marchés ou fêtes de village.
  • À lire : “L’Alsace Mérovingienne et Carolingienne”, de C. Giraud et O. Dickès, pour ceux qui veulent approfondir l’histoire régionale.

Invisible ou presque, l’empreinte mérovingienne et carolingienne s’accroche aux lieux, irrigue la toponymie, hante parfois les sous-sols, et vibre dans certains regards passionnés. À qui s’y attarde, elle promet la sensation d’effleurer un monde encore palpable, sous la lumière discrète du Nord alsacien.

En savoir plus à ce sujet :